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Rubrique : {Mémoire}

23 novembre 1831 : le peuple de Lyon maître de la ville depuis 3h du matin

Le dimanche 23 novembre 2008 par Just Pothin

Le 2 frimaire de l’an 40, l’Hôtel de ville de Lyon est aux mains des canuts, des ouvriers, de tout le peuple insurgé.

La nuit du mercredi 23 novembre

Dans la nuit du 22 au 23 novembre les ouvriers tiennent l’ensemble de la ville, à part un tout petit secteur où se trouve l’Hôtel de ville qui est complètement encerclé. Vers minuit, le général Roguet réunit le corps municipal et plusieurs officiers, en présence du préfet, pour prendre des mesures face à la situation intenable pour eux. Dès 2 heures du matin, ils décident de battre en retraite et de s’enfuir avec ce qui reste des troupes jusqu’au fort de Montessuy. Dans cette retraite, gênés par les barricades, les soldats sont pris sous le feu des ouvriers qui croient à une diversion.

Au petit matin, prise de l’hôtel de ville de Lyon

A l’Hôtel de ville, ce sont les détenus enfermés depuis la veille dans les caves qui, réveillés par le bruit des chevaux au départ de la troupe, constatent à leur grand étonnement que le grand édifice est vide. Ils préviennent des ouvriers. Tout à coup, beaucoup de monde rapplique et une fièvreuse animation s’empare du bâtiment.

Un gouvernement insurrectionnel, composé surtout de volontaires du Rhône, s’organise en se proclamant état major provisoire. Il vote une déclaration commune, après moultes débats et amendements, et proclame la déchéance et le renversement des autorités légitimes.

La déclaration débute par :

« Lyonnais,
Des magistrat perfides ont perdu de fait leurs droits à la confiance publique ; une barrière de cadavres s’élève entre eux et nous, tout arrangement devient donc impossible. Lyon, glorieusement émancipé par ses braves enfants... »

et se termine par :

« Tous les bons citoyens s’empresseront de rétablir la confiance en ouvrant les magasins. L’arc-en-ciel de la vraie liberté brille depuis ce matin sur notre ville. Que son éclat ne soit pas obscurci. Vive la vraie liberté. »

Le but de cette déclaration était de mettre en place une magistrature populaire émanant de comices et d’assemblées primaires.

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Serment de l’hôtel de ville - 23 novembre 1831

Une police ouvrière est hâtivement constituée. Mais quel contraste quand on voit des ouvriers en haillons monter la garde devant la caisse des banquiers absents tandis que les fabricants complotent la contre-révolution dans le camp du général Roguet.

Pour ainsi dire, aucun pillage n’a eu lieu, sauf celui décidé collectivement pour la maison Oriol, sur le quai St Clair, dans laquelle le propriétaire avait autorisé les soldats à tirer sur les ouvriers du haut des fenêtres. Là le mobilier, les livres de compte, les étoffes, tout a brûlé et on a bien bu tout le vin qu’il y avait dans la cave.

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Devant la maison Oriol, quai St Clair, le 23 novembre

Le préfet, resté à Lyon dans sa préfecture, tente de susciter la division au sein des ouvriers. D’ailleurs il y parviendra.

Pendant toute la journée l’hôtel de ville est en pleine ébullition, et des discussions sévères ont lieu entre les partisans de rester fidèles aux institutions et les partisans de changer de régime. Les révolutionnaires ont le pouvoir en main avant que les conditions nécessaires à l’exercice du pouvoir ne soient mûres...

La solidarité

La solidarité ouvrière s’organise aussitôt. Un exemple, cette souscription ouverte dès 5 heures du matin pour les familles où il y a eu des morts ou des blessés. Et ce qui est à noter c’est que cette caisse de solidarité, mise en place dans l’urgence, va perdurer plusieurs années pour continuer à soutenir de façon régulière les familles éprouvées pendant la révolte des canuts, comme en témoignent les journaux de l’époque et notamment l’Écho de la fabrique.

SOUSCRIPTION POUR LES OUVRIERS BLESSÉS

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Lyon, le 23 novembre 1831, 5 heures du matin

La malheureuse collision que nous avons voulu prévenir, que nous aurions voulu éviter au prix de notre sang, a enfin cessé. Après un feu qui a duré une partie de la nuit, les troupes se sont retirées et la population ouvrière est restée maîtresse de la ville. Le feu avait été mis à deux maisons, mais il n’a pas fait de ravages ; les boutiques seules ont été endommagées.

Mais de grands malheurs ont été le résultat de ces deux journées ; des familles déjà en proie à la misère ont perdu leurs chefs, leurs soutiens. Un grand nombre d’ouvriers se trouvent privés de membres qui leur servaient à nourrir leurs femmes et leurs enfants.

Lyonnais, resterons-nous insensibles à tant de maux ? Non : nous viendrons par de prompts secours leur porter un remède efficace. Catholiques de toutes les classes, riches Lyonnais qui avez la noble habitude de partager votre fortune avec les malheureux, c’est à vous que nous nous adressons. Nous recevrons le denier de la veuve. Mais le mal est grand, et vous seuls pouvez y porter des secours proportionnés aux besoins de nos frères qui souffrent.

Une souscription est déjà ouverte au bureau de la Gazette du Lyonnais. De fortes sommes sont déjà assurées. Une commission prise parmi les personnes les plus honorables de notre ville se chargera de la distribution.

Si, comme nous l’espérons, cette somme dépasse celle qui peut être nécessaire aux besoins les plus pressants, une partie pourra être employée à retirer du mont-de-piété les objets que l’hiver rend indispensables aux ouvriers malheureux.

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Lyon, imprimerie de Th. Pitrat
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Souscription

Le jeudi 24 novembre

Lyon est calme, même si l’effervescence est visible partout dans la ville et notamment à l’hôtel de ville, où les discussions sont chaudes entre des politiques et des ouvriers qui semblent embarrassés de leur victoire soudaine. Le préfet continue son oeuvre de récupération en flattant les ouvriers.

L’état major provisoire, où ne siègent pratiquement pas de canuts, cède la place à un "conseil des seize", composé des chefs de section qui avaient été élus par les canuts dans chaque quartier pour exiger "le tarif". Ce conseil décide de collaborer avec le préfet et les anciennes institutions en place. Néanmoins, c’est bien ce conseil ouvrier qui a la véritable autorité sur la ville, et qui réussit à faire régner l’ordre et mettre en place le tarif. L’ambiance est à la conciliation, comme en témoigne même ce qu’en dit L’Écho de la Fabrique.

A Paris, comme toujours, on ne comprend pas ce qui se passe à Lyon, et les députés, qui sont tous de riches possédants, prennent peur et en appellent au roi en exigeant la plus extrême sévérité. Louis-Philippe envoie son fils, le duc d’Orléans, et le ministre de la guerre, le maréchal Soult avec des consignes précises : dissolution des corporations d’ouvriers, annulation du tarif, désarmement de la population.

L’amertume des Lyonnais

Jusqu’à présent, pendant ces journées de novembre, il y a 69 morts et 140 blessés du côté civil, et environ une centaine de morts et 263 blessés du côté militaire.

La répression est en route sur Lyon. Le 1er décembre, c’est le général Castellanne qui arrive le premier par les hauteurs de Saint-Just, pour mater cette ville de Lyon avant Soult et le duc d’Orléans, le 3 décembre, avec des troupes qui arrivent de tous côtés. Ce sont 30.000 soldats qui quadrillent cette ville de 180.000 habitants. Le tarif est annulé, pour le bonheur des fabricants de soierie, et on va même jusqu’à annuler les livrets professionnels des ouvriers. Le préfet Bouvier-Dumolard est limogé et remplacé par Gasparin, chargé de l’énorme répression qui va s’abattre sur Lyon : on comptera 600 morts supplémentaires et plus de 10.000 personnes furent expulsées de la ville. Peu de temps après, de nouvelles fortifications étaient construites tout autour de Lyon pour pouvoir mieux combattre l’ennemi intérieur (c’est à dire les ouvriers dorénavant) : fort Lamothe, de Saint-Irénée, de Montessuy, de Serin, de Vaise, de Bron...

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Plan de Lyon et son agglomération en 1833 avec la construction de Forts, non pas pour se protéger de l’ennemi extérieur, mais contre les ouvriers lyonnais (cliquer 2 fois)

Louis Blanc s’exclama : « Ainsi, des canons pour remédier aux maux de la concurrence ; des forteresses pour réduire une foule de malheureux offrant du travail sans autre condition que de ne pas mourir de faim ; des soldats, pauvres armés pour contenir des pauvres sans armes... ministres, députés, pairs de France, ne paraissent pas connaître de meilleurs moyens de gouvernement. »

Voilà comment Mme Desbordes-Valmore retraçait la révolte des canuts : « Ce peuple affamé, soyez-en sûr, a été retenu par l’impossibilité d’être méchant. Cet immense phénomène n’a été signalé par personne, mais j’ai senti plusieurs fois fléchir mes genoux par la reconnaissance et par l’admiration. Nous attendions tous le pillage et l’incendie, et pas une insulte, pas un pain volé ! C’était une victoire grave, triste pour eux-mêmes, qui n’ont pas voulu en profiter. »

Le commencement d’une ère nouvelle, la naissance d’un droit ouvrier

La révolte des canuts a eu un retentissement mondial et a certes aidé ensuite à ce que la commune de Paris et d’autres luttes puissent exister. Mais elle-même n’aurait sans doute pu éclater si d’autres révoltes n’avaient eu lieu déjà à Lyon comme la grande rebeyne, le grand tric des imprimeurs..., et toute la lutte pour le tarif qui s’est menée par les canuts dans les émeutes de 1744 et de 1786, avec Denis Monnet et bien d’autres.

Pour le premier anniversaire de cette révolte, L’Écho de la Fabrique, dans un numéro encadré de noir, prononçait ainsi l’oraison funèbre des canuts morts en combattant :

« Vivre en travaillant ou mourir en combattant !

Dormez en paix, victimes de novembre ! Que la terre vous soit légère !… Votre sang a fécondé le sol où doit croître l’arbre de l’émancipation des prolétaires… Une auréole de gloire ne ceindra pas vos tombeaux inconnus… Ah ! vous n’eussiez pas voulu d’une gloire souillée du sang de vos concitoyens… Votre mémoire cependant ne sera pas oubliée dans l’histoire du prolétariat… L’avenir est dévoilé !… Je vous l’annonce… vos neveux auront cessé d’être les ilotes de la civilisation... »

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Rubrique : {Rapports sociaux de genre}

Une histoire de femmes libres

Le samedi 22 novembre 2008 par La Brique

Tabou général. Votre soeur, votre mère, votre fille ou votre meilleure copine a avorté et pour la plupart vous n’en savez rien. Comme l’affirme Luc Boltanski, « l’avortement est une opération confinée dans des arènes spécialisées, et dont ne parlent pas celles qui s’y soumettent, sinon à un nombre très limité de proches  » [1]. On en parle peut-être encore moins qu’avant 1975, la dépénalisation de l’IVG «  ayant eu pour effet de rendre inutiles l’entraide, la recherche de conseils et de soutien qui amenaient à confier son angoisse à d’autres femmes, amies, parentes, collègues, etc. ». D’après Véronique Séhier, du MFPF de Lille (cf.lexique), « c’est une réalité, des femmes n’en parlent pas chez elles, à leur compagnon, elles décident ça toutes seules ». « L’IVG reste considérée comme ‘une atteinte à la vie’ », nous explique Sylvia, de la maison des femmes (Lille). « Il y a une pression encore forte sur les femmes, sur le rôle de mère qu’elles doivent avoir dans cette société : ne pas avoir un enfant c’est refuser ce rôle  ». Pour Olive, du collectif Basta ! [2], ce tabou est aussi «  dû au système de domination, au rapport avec notre corps, à la sexualité. Il y a vraiment un rideau noir sur comment on est constituée, sur la notion de plaisir, etc. (...) Il est beaucoup plus facile de trouver des infos sur la parentalité que sur les enjeux liés à la sexualité et à l’IVG !  » Résultat, une désinformation flagrante sur l’IVG. C’est dans la loi : les médecins sont tenus d’informer les patientes sur les éventuelles complications quant à une maternité future : « une aberration » selon Francis Collier, chef du service IVG au CHR de Lille, pourtant reprise en choeur par nombre de médecins ! Selon lui, « dans l’immense majorité des cas, il n’y a pas de complications » [3] . Le risque serait extrêmement faible, identique à de nombreuses opérations, même pour la 2ème ou la 3ème IVG. Restent tout de même les complications psychologiques, plus fréquentes, découlant de la difficulté de vivre un avortement dans notre société...

Un corps médical réactionnaire ?

Des propos « maladroits » aux remarques blessantes, culpabilisantes voire méprisantes, le corps médical est mis en accusation dans la plupart de nos témoignages. En effet, d’après l’enquête de Nathalie Bajos [4] , « leurs pratiques renvoient aussi à leurs représentations de la légitimité de la demande des femmes ». Pour certains médecins, y compris celles et ceux voulant améliorer la pratique de l’IVG, une femme qui arrive trop sûre d’elle, trop « détachée », est une femme qui n’a pas conscience de la gravité de l’IVG. C’est ainsi que F. Collier pense que « plus elles le vivent bien au moment de l’IVG, plus elles le vivent mal après ». Luc Boltanski explique que ce sont ces principes qui peuvent «  inciter, par exemple, lorsque la dénégation leur semble trop patente, à faire voir à la femme qui va avorter son échographie et à la lui commenter au lieu de la tenir discrètement à distance ». Cela explique, en partie, les réflexions cinglantes et récurrentes de la part de secrétaires, infirmières, échographistes, anesthésistes, etc. (cf. témoignages) Mais ces comportements sembleraient s’arrêter -ou presque- aux frontières de notre région si chaleureuse... D’après V. Séhier, «  il peut y avoir des gens dans les services qui sont moins bien formés... Mais pour Armentières, Roubaix et Lille, on a très peu de retours négatifs ». Un médecin* conventionné pour faire des IVG médicamenteuses en ville nous confirme : «  les échographies avec un accueil très mauvais, les patientes m’en parlent parfois lors des IVG médicamenteuse en ville. Mais avec le temps, cela change  ». Il intervient aussi au service IVG de Roubaix, où les femmes seraient satisfaites d’après les questionnaires réalisés. «  À Roubaix, les médecins du centre d’orthogénie  [5] font leurs propres échographies ; le personnel est choisi et motivé ». F. Collier présente la même confiance envers son personnel, la certitude que ces pratiques n’ont pas cours dans son service, et prévient : « Quand il y a un commentaire négatif sur un médecin, le retour est cinglant  ». Mais il précise que cela est extrêmement rare. Et comme à Roubaix, il nous affirme que les « questionnaires de satisfaction » [6] ne mentionnent que... le manque de télés dans les chambres. Quant aux échographistes « indélicats » qui tournent intentionnellement l’écran et l’image du foetus vers les femmes, cela ne peut avoir lieu dans son service et serait le fait de « quelques échographistes indécrottables » qui exercent en cabinet, hors de l’Hôpital. Il nous a parié sa chemise. On lui a donc demandé de nous l’envoyer... [7] En effet, au vu des quelques témoignages que nous avons reçus, tout ne semble pas aussi rose, loin, très loin de là... Et pourtant, une formation sur l’IVG existe à la faculté de médecine (la première et une des rares en France), et le personnel hospitalier de la région suit une formation continue sur l’IVG, chaque mois. C’est dire qu’ailleurs en France, les réflexions et comportements culpabilisants en tout genre peuvent être légion... (voir ICI ou ICI) Mais peut-être estimera-t-on qu’il s’agit d’une vue de l’esprit ? F. Collier affirme ainsi pour minimiser ces comportements indésirables, que pour les femmes, « l’une des manières de se libérer de son agressivité, c’est de la reporter sur quelqu’un d’autre ». Autrement dit, les remarques du personnel ne seraient qu’une forme de ressenti psychologique des patientes...

Un échec ou un choix ?

Une autre idée à battre en brèche, c’est l’IVG présentée comme un échec, une faute de la part des femmes. Selon Geneviève Cresson, sociologue de la santé à Lille 1, «  on a trop longtemps pensé la contraception comme un «  bon objet  » (à développer, signe d’émancipation, de maîtrise de la vie...) et l’IVG comme un «  mauvais objet  » (un moindre mal, un échec, un reliquat du passé voire un archaïsme à éliminer). Cette dichotomisation ne correspond pas à l’expérience des femmes, et elle est en soi préjudiciable car stigmatisante pour celles qui recourent à l’IVG  ». Selon elle, « Bajos et Ferrand ont bien montré que ce ne sont pas les personnes qui sont «  à risque  » mais bien les situations. (...) Les difficultés de débuter (ou poursuivre) une sexualité dans des conditions matérielles difficiles, ou s’il y a tabou, mauvaise information, créent des situations à risque. Les moments de découvertes, de rupture, de changement de partenaires sont également des situations à risque. Que celles et ceux qui n’ont jamais oublié leur pilule, «  pris des risques  » lors d’une relation sexuelle non prévue d’avance (même et y compris avec le ou la partenaire habituel-le), été surpris dans leur volonté de maîtrise par une événement inattendu … que ceux-là lèvent la main !  ». En résumé, V. Séhier rappelle qu’il faut : « se bagarrer contre le parallèle qui est souvent fait entre IVG et échec de la contraception. On peut développer autant qu’on veut la contraception, il restera toujours des avortements, c’est deux facettes d’un même droit pour les femmes ».

Ni coupable, ni en erreur, mais libres. Libres de refuser une grossesse dont elles ne veulent pas. Pas parce qu’elles sont en « détresse », comme énoncé par l’assemblée de mâles sexagénaires, mais par choix, tout simplement. Le nombre d’avortements a légèrement augmenté depuis 20 ans ? Tant mieux pour les femmes qui ont pu faire ce choix. Selon G. Cresson, « on a parfois espéré que l’IVG disparaîtrait (ou presque) lorsque la contraception se développerait, or il n’en est rien : en France le nombre d’IVG est remarquablement stable, plus que le nombre de naissances qui fluctue quelque peu. » C’est le « résultat paradoxal de deux fluctuations fortes : le nombre de grossesses non prévues ne cesse de diminuer, mais on les accepte moins bien et ces grossesses imprévues se terminent davantage par une IVG. Même si l’IVG n’est pas à proprement parler une méthode de contraception, ces deux réalités doivent être pensées ensemble, car elles se complètent pour permettre la maîtrise de la fécondité  ».

Quelle dédramatisation  ?

L’IVG est donc un choix intime fait par les femmes, avec ou sans leur partenaire. Ce serait ridicule de vouloir le juger ; c’est même difficile de mettre des mots sur cette expérience. Comme le précise Olive, «  [8] » Celles qui avortent ont en général senti leurs corps se modifier. De plus, prendre sa décision, les rendez-vous, et attendre les délais prévus par la loi, cela laisse le temps de cogiter. Sylvia, de la maison des femmes, explique ainsi le silence dont est entouré l’IVG : « On peut être super féministe, être clair dans sa tête que l’IVG est un droit, que c’est normal, que c’est une intervention minime, que c’est seulement quelques cellules, que c’est pas encore un être vivant, mais symboliquement, ça reste... On aurait pu mettre au monde un enfant et on avorte, émotionellement c’est pas facile. Si je veux être mère un jour, est-ce que j’aurai encore l’occasion, même si cette fois je ne l’ai pas choisi ?  ». Avorter c’est faire le choix d’expulser un fœtus, de faire une fausse couche volontaire. Or le fœtus est un organisme vivant [9]. Avec les progrès techniques (échographie, haptonomie, etc.), il « n’est plus, comme par le passé, un pur inconnu », rappelle L. Boltanski. C’est d’ailleurs en arguant du statut ambigu du fœtus que les médecins font valoir leur « clause de conscience ». Pourtant, derrière cette position de principe, soit disant éthique, se cache une grande hypocrisie  :« Certains services, certains gynécologues rechignent à pratiquer des IVG. Or ces services pratiquent tous en France, l’eugénisme : chaque femme enceinte à droit à un bilan de dépistage de la trisomie 21. (...) Eliminer un embryon non désiré, dont on ne connaît pas le devenir est moralement reprouvé. Par contre (…) un couple qui désire poursuivre la grossesse quand l’enfant porté est trisomique est considéré comme irresponsable », s’indigne Claudie Helsens, médecin au service d’orthogénie de Seclin.

Du MLAC à aujourd’hui...

On pourrait également ici questionner notre société marchande et individualiste, qui appauvrit une part de plus en plus grande de la population, les femmes étant particulièrement touchées... L’IVG est donc une possibilité de recours indispensable, notamment en situation de précarité ou pour garder leur indépendance... Pour toutes ces raisons, les changements à porter sur l’IVG et la contraception sont indissociables des luttes pour changer la société, ses mœurs, son patriarcat, son sexisme, etc. Ainsi, le MLAC  [10], dans les années 1970, dont un des slogans affirmait « Contraception libre, avortement libre, sexualité vraie », estimait que promouvoir l’IVG « sans songer à changer quelque chose d’autre à la vie quotidienne des gens, ça conduit tout droit à répondre à des femmes ‘’mais pourquoi n’avez-vous pas pris la contraception ? » Dans la région, des médecins multiplient les initiatives pour tenter d’améliorer l’accueil et la prestation en hôpital. Mais celles et ceux que nous avons rencontrés restaient méfiants vis-à-vis du féminisme. « Il ne faut pas laisser l’IVG aux féministes  », nous déclarait une médecin*. Egalement, F. Collier ne pense pas que « nous ayons vraiment besoin aujourd’hui de nouveaux mouvements féministes, [il] pense que nous avons besoin d’une volonté de faire appliquer la loi telle qu’elle existe, et ce serait déjà très bien ». C. Helsens semble résumer cette position en expliquant pourquoi elle pratique les IVG : « je les fais non par militantisme pour « le droit » des femmes, mais par souci de santé publique, (...) pour préserver cette femme qui de toute façon fera tout et souvent n’importe quoi pour avorter  ». Laisser au corps médical le combat pour le droit à l’IVG ? Il peut avoir son rôle à jouer, certes. Mais de même laisserait-on les luttes de chômeurs aux syndicats de l’ANPE, ou la bataille de la justice sociale aux syndicats de la magistrature ? Non. En 1973 déjà, le MLAC mettait en garde : « la pire des choses serait que nous laissions le soin de l’information sur la contraception à des structures clairement réformistes, la pratique de l’avortement aux structures hospitalières traditionnellement réactionnaires  »... Discours binaire et simpliste ? Peut-être. À vous de juger.

* Après coup, il a tenu à garder l’anonymat...

L’ensemble du dossier sur l’IVG et l’avortement est dispo sur notre site : ICI

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Rubrique : {Analyse et réflexion}

Quelle éducation pour quelle société ?

Le samedi 22 novembre 2008 par MaxLanar

Des réformes..

Xavier Darcos, ministre de l’éducation nationale, a annoncé le 21 octobre une première série de mesures visant à réformer l’enseignement au lycée. Dans un premier temps uniquement pour la classe de seconde, ces mesures (censées s’appliquer à la rentrée 2009) consistent principalement en une diminution des options, une modification du rythme de l’année (2 semestres, 4 conseils de classe) et en une organisation en modules (21 heures d’enseignements généraux de tronc commun, 6 heures d’enseignements complémentaires et 3 heures d’accompagnement personnalisé). Ces réformes s’inscrivent dans une démarche sur le long terme visant une diminution du choix et de la diversité de l’enseignement (cf 3ème partie) et donc de son coût (moins d’options, moins de profs). Avec les 11.000 suppressions de postes en 2008 le gouvernement veut encore trouver le moyen de faire des économies sur l’éducation en réduisant le choix des options ou en sabordant des filières.

...à la repression...

Darcos se targue de consulter les syndicats et "élus" lycéens dit représentatifs pour élaborer sa réforme mais c’est la répression et la prison ferme pour ceux et celle qui osent manifester leur désaccord dans la rue. Comme ce fut le cas à Dijon où, lors d’une manifestation d’une centaine de lycéen.nes contre les réformes Darcos et le sécuritaire, trois jeunes se sont fait matraquer allègrement par la BAC, flash­ball au poing, après dispersion, sur le prétexte d’une altercation avec un automobiliste qui essayait de forcer le passage de la manifestation en écrasant les gens. C’est donc 4 mois de prison ferme avec mandat de dépôt (= direct au trou) pour deux arrêtés et 4 mois de prison, dont deux avec sursis, pour le dernier, que ce sont pris ces manifestants. Pour se passer le vernis de la démocratie le gouvernement consulte quand cela ne lui coûte rien alors qu’il réprime et emprisonne lorsque les principaux concernés s’organisent et s’expriment directement dans la rue.

...pour quelle société ?

Pour le gouvernement l’éducation n’est qu’un poste budgétaire (à réduire) qui doit préparer les individus à trouver un travail.
Selon Darcos : "Comme tous les pays du monde, la France doit rationaliser les études, avec plus de suivi individuel et moins d’options"
ou alors : "Attention, en particulier aux filières sans débouché évident. Je pense à ’ES’ (économique et social). Elle attire beaucoup d’élèves qui occupent ensuite de grands amphis mais se retrouvent avec des diplômes de droit, psychologie, sociologie... sans toujours un emploi à la clef"
Si les gens ne trouvent pas d’emploi à la clef de leurs études ce n’est pas parce qu’ils sont incapables d’être utiles à la société, bien loin de là. C’est la société capitaliste ­ soumise aux logiques marchandes, et organisée par et pour une minorité, ­ qui les juge inutiles. Même si 100% des élèves obtenaient un diplôme après de brillantes études dans des "filières porteuse" cela ne changerait rien au fait que le capitalisme ne peut pas se permettre d’assurer le plein emploi et une vie digne pour tous et toutes. Le chômage et la précarité lui sont essentiels pour imposer ses conditions. Le système économique que nous subissons n’a pas pour but la satisfaction des besoins de tous : c’est une jungle où des requins sans pitié exploitent le travail des autres.
Alors doit-­on faire en sorte que l’éducation s’adapte à cette société de manière à sortir le plus tôt possible du moule des gens prêts à se faire exploiter par un patron leur vie durant (tant mieux si leur sens critique ou leur culture générale laisse à désirer : ils se rebelleront d’autant moins) ? Ou bien ­- tout en remettant en cause l’organisation économique capitaliste - désire-t-­on que l’éducation soit totalement indépendante et cherche à former des individus armés d’un savoir suffisant, libres et responsables ?

Nous ne voulons pas d’une éducation qui formate ou gave et considère les individus comme des oies jusqu’à qu’ils puissent trouver leur place (cage) dans la société. Nous voulons que la transmission des savoirs s’exerce tout au long de la vie sans contrainte d’aucune ordre. Qu’elle accompagne l’individu vers un épanouissement, dans le respect des autres, et développe la conscience de ses capacités à faire évoluer (collectivement) la société.

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NOTES :

[1] Luc Boltanski, La condition foetale, sociologie de l’engendrement et de l’avortement, Gallimard, 2004. C’est la première grande étude de sociologie réalisée, par un élève de P. Bourdieu, à l’aide d’une centaine d’enquêtes et 40 entretiens détaillés auprès de femmes ayant avorté.

[2] Cf. Lexique. Olive ne s’exprime pas au nom du collectif.

[3] Dans son service à Jeanne de Flandres (CHR de Lille), où 1200 IVG par aspiration sont réalisées chaque année, la dernière « complication » (une perforation de l’utérus, provoquant la stérilité) remonte à plus de 2-3 ans.

[4] N.Bajos, M. Ferrand. De la contraception à l’avortement, sociologie des grossesses non-prévues. INSERM, 2002.

[5] L’orthogénie désigne tout ce qui a trait au contrôle des naissances : l’IVG comme les avortements « pour raison médicale »

[6] Un peu facile... Toutes nos excuses, on a oublié de lui demander le taux de remplissage des fabuleux questionnaires.

[7] Cf. dossier

[8] la question de l’avortement est toujours mal abordée. Certains culpabilisent à fond les femmes pour les obliger à se torturer l’esprit même quand elles sont sûres d’elles. D’autres considèrent l’avortement presque comme quelque chose d’anodin, j’aime pas non plus les discours : « avortons, allez, c’est super ». Ou les slogans comme « Ah si Marie avait connu l’avortement, on n’aurait pas tous ces emmerdements »  : j’aime pas ça, ça banalise quelque chose qui n’est pas du tout banal. On élude le côté traumatique. On oublie que c’ est jamais facile. Même si c’est choisi et assumé, le corps endure et l’esprit aussi. Et ça peut faire culpabiliser une femme qui hésiterait ou qui considérerait que le fœtus qui est dans son ventre est déjà son enfant. Ces deux discours font violence, ils nient le ressenti, la parole des femmes.

[9] Le foetus est un sujet délicat qu’il serait vain d’aborder en trois lignes. La condition foetale est très bien décrite dans les 400 pages du livre de Boltanski !

[10] (voir Lexique / Citations tirées du livre du MLAC-Rouen Centre, « Vivre autrement dès maintenant », FM/Petite collection Maspero, 1975.)


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