Le 1er janvier 2007 vers 12 h, par
Pierre
Malgré sa vérité, le raisonnement qui soutient qu’il est inhumain de laisser mourir des hommes et des femmes dans la rue ne suffit plus. L’essence du problème dont témoignent les SDF est que l’Etat, la solidarité sociale, l’économie, la ‘‘société’’ dans son ensemble, n’assurent plus qu’une protection minimale. Ce choix est contradictoire, car si les êtres humains se regroupent en peuples c’est pour le soutien existentiel que la cohésion apporte. Or le système fonctionne sur les bases de l’exclusion éventuelle de n’importe quel citoyen. Aussi, pour fuir un monde plus froid que les rouages d’un rouleau compresseur, beaucoup aimeraient s’installer au loin, au sein de communautés autogérées par exemple. Malheureusement, de nos jours, l’espace est partout dominé par l’Etat et la propriété privée. Impossible de s’exiler dans un monde unifié. Il faut donc transformer, ici, les logiques absurdes qui nous obligent à mener une vie absurde.
Dans les années cinquante, sans doute à cause du plein emploi, le clochard était considéré comme un marginal dont le parcours était plus ou moins volontaire. Depuis l’apparition du chômage ( Le hasard n’existant pas, notons que ce fléau surgit au milieu des années soixante-dix juste après la contestation de 68.) les logiques sociétales mises en place imposent un risque d’exclusion au moindre faux pas. Les ‘‘faut pas’’ délimitent la frontière à ne pas franchir, une frontière qui se charge de transformer le pas en ‘‘faux pas’’. Faut pas relever ce qui ne va pas. Faut pas critiquer. Faut pas afficher ses différences. Faut pas manquer de zèle au travail. Faut pas sortir du consensus. Faut pas parler vrai. Faut pas être autonome… La frontière est longue et précise.
Avec les SDF et les bonnes volontés préoccupées d’aménager la misère, nous retrouvons les logiques d’assujettissement voulues par les pouvoirs (Etats, entreprises, monde de la finance…). Ceux qui décident de soigner la blessure sans chercher à savoir qui a tiré la flèche ont raison : il faut agir au plus pressé. Mais l’un n’empêche pas l’autre. Connaître les causes permet d’anticiper et même d’empêcher que le mal se reproduise. Il est donc utile de se demander en quoi l’aménagement de la misère constitue une complicité avec les pouvoirs.
Tout comme le chômage, la misère ne doit pas être un lieu viable. Elle doit rester un repoussoir, une angoisse, une terreur, une honte. Les pouvoirs traquent la liberté jusque dans les déserts. Il ne faut donc pas qu’il existe de véritables solutions, l’impasse doit être maintenue. Tout comme le chômage, la misère est un outil de gestion des masses. Qui peut prétendre qu’il n’a jamais entendu dans son entourage un homme ou une femme avouer qu’il (elle) préfère une réduction de salaire, la perte d’un acquis social, une surcharge de travail, des relations lamentables… plutôt que de devoir survivre avec le RMI ? La peur est pire que le mal.
Après plus de trente années de dictat du chômage, il serait temps de s’interroger pour savoir si une communauté qui vit dans la peur en est encore une ? Quand la population dans sa majorité oriente sa pensée, sa parole et ses actions en fonction de la crainte de représailles économiques, cela s’appelle-t-il encore ‘’une société ‘’ ? Etymologiquement, non. Puisque les racines latines de ce mot sous-tendent une mise en commun, une réunion participative. Ces dernières sont impossibles quand règne la terreur. Nous vivons dans un monde qui impose, qui dicte, qui manipule, qui conditionne… par conséquent la participation authentique devient de plus en rare, elle est même impossible pour ceux et celles qui ont le souci de construire des liens de qualités. Sans les épées de Damoclès que sont le chômage et la misère, la société présenterait un tout autre visage, le vivre ensemble posséderait un autre parfum, gageons que son odeur deviendrait supportable. Malheureusement le chômage et l’exclusion sont présentés comme des fatalités auxquelles les politiques opposent une réaction qui manque pour le moins d‘efficacité et de conviction. Si les tentatives de résolution du chômage et de la misère sont si médiocres, c’est que la détérioration sociale due à ces disgrâces apporte des avantages considérables aux classes dirigeantes : Un peuple terrorisé ne la ramène plus.
Malheureusement pour elle, la population se trompe si elle croient éviter la précarisation grâce au silence. Les dérives de ces dernières années prouvent que rien n’échappe à la prédation des esclaves de l’argent, l’ingratitude est de mise dès l’instant où la rentabilité n’est plus là. Les loups se mangent entre eux. Il devient donc vital de sortir de la torpeur. Il est essentiel de détruire les représentations méprisantes systématiquement retournées à ceux et celles qui, pourtant, souffrent au sein d’une société d’abondance dont le cynisme va jusqu’à clamer des bénéfices records. Il est urgent de dénoncer les logiques qui conduisent au dénuement. Il faut soigner la peur qui ronge le cœur du vivre ensemble et réclamer des solutions réelles ainsi que l’application des valeurs placées comme fondements de ‘‘notre’’ ‘‘société’’. (Rappelons, que les Droits de l’homme stipulent que tout citoyen doit pouvoir bénéficier d’un travail et d’un toit.) Il ne suffit plus d’aménager la pauvreté, il faut construire des solutions viables, capables de sortir les femmes et les hommes plongés dans le bourbier de la survie que, pour l’heure, le système entretient. Il est urgent de réaménager l’espace social de façon à reprendre en main nos existences. S’il fallait une preuve du refus de partager équitablement les richesses produites, il suffit de prendre l’insupportable accroissement du nombre de travailleurs pauvres. Nous devons donc remettre en cause l’idéologie prônée par la société et redistribuer équitablement la richesse produite. Il faut exiger la construction de lieux d’accueuil respectueux de la personne humaine. Il faut exiger des lois qui protègent efficacement contre les risques et les abus… Tant que le système législatif possèdera le flou artistique qui lui permet de donner le dernier mot aux administrations ou au patronat, rien n’évoluera. Sans l’implication de l’ensemble des ‘’strates’’ de la société (le matériel, le financier, le législatif, le social, l’espace symbolique…) aucun changement ne sera possible.
La misère matérielle des uns est le fruit de la misère spirituelle des autres, elle n’est jamais la conséquence d’une ‘fatalité’. Il s’agit donc d’affirmer pleinement un vouloir vivre ensemble dégagé des logiques inhumaines que certains présentent comme indépendantes de toute volonté. Venant de la part d’une société qui prétend être libérée de ses traditions et de ses mythologies, qui prétend à la rationalité et dont la puissance technique et la richesse globale ne cessent de croître, ‘fatalité’ est une notion anachronique, pour ne pas dire antinomique. Nous entendrons donc à travers ce mot, au choix : ‘Mensonge’, ‘Négation’, ‘Indifférence’, ‘Egoïsme’…
Pierre