Roman Schmidt (rosch <at> gmxpro <dot> net)

Institut d’Etudes Politiques de Lyon, 2005

 

 

Les déclinaisons du regard.

Vidéosurveillance, discipline et contrôle.

 

 

Introduction

L’essor de la vidéosurveillance dans les villes n’a pas fait grand débat en France. Les dispositifs de surveillance ont été adoptés souvent à l’unanimité par les conseils municipaux depuis les années 90. Quand bien même un débat a vu le jour au sein des groupes parlementaires, comme cela a été le cas à Lyon à la suite de l’installation d’un réseau en 2001, c’est généralement la question du rapport entre l’efficacité escomptée et le coût engagé qui a suscité les polémiques les plus vives.[1] L’argument des atteintes portées aux libertés individuelles n’a servi, dans la plupart des cas, que de contre-argument à la justification de la maintenance de l’ordre public, nécessité déjà présupposée. Cette tendance s’est renforcée dans « l’après-onze-septembre » dans le sillage de la recrudescence de l’impératif sécuritaire.[2]

A titre d’exemple, voici l’intervention du Maire (PS) de Lyon, M. Gérard Collomb, à propos de la vidéosurveillance :

Chers Collègues, un mot sur ce dossier. Bien évidemment, chacun comprend bien que nous avons, à la fois, à prendre en compte la protection de la vie privée. Mais personne ne songe à introduire des méthodes qui remettraient en cause cette protection de la vie privée. Mais nous devons assurer la tranquillité de nos concitoyens qui est la première des libertés publiques.

Les Lyonnais, d’ailleurs, ne s’y trompent pas, puisque un hebdomadaire qui n’est pourtant pas proche des idées de la Gauche, soulignait que les Lyonnais se trouvaient davantage aujourd’hui, qu’il y a deux ans, en sécurité et que ce sentiment de sécurité à Lyon avait progressé de + 23 %, ce qui était le record de l’ensemble des données.

Donc, même si, ici ou là, se sont élevées quelquefois, une ou deux critiques sur tel ou tel aspect de cette politique de tranquillité publique, nous allons continuer dans cette bonne voie.

Je mets aux voix les conclusions de mon rapport. Il n’y a pas d’opposition ? Elles sont adoptées à la majorité.[3]

La réflexion sur l’usage de la vidéosurveillance étant restreinte à sa dimension pragmatique, opérationnelle à l’échelle locale, elle risque de perdre de vue l’ancrage des décisions particulières dans une logique plus large. Il est fort possible que l’accumulation des « bonnes raisons » de quelques personnes débouche sur des effets qui n’ont pas été pris en compte par une partie des acteurs (y compris ceux qui se sont abstenus, se considérant comme non concernés). Pour comprendre une telle dynamique, le postulat trop simplificateur d’une manipulation clairvoyante et « malfaisante » par la sphère politique ne me semble ni nécessaire, ni utile. Refusant d’adhérer à l’idée d’une conspiration politico-judiciaire tout comme au discours officiel sur la vidéosurveillance, cet article tente de faire ressortir la place qu’occupe la vidéosurveillance dans la « gestion » de la population urbaine.

 

Nous allons pouvoir discerner deux paradigmes de surveillance, liés à différentes fonctions mais aussi à des représentations divergentes de la société. Nous allons essayer d’étayer cette typologie à l’aide de deux notions respectivement foucaldienne et deleuzienne ce qui constituera le « cœur » de l’article. Nous allons, enfin, essayer de resituer le cas du « Vieux-Lyon » dans ce contexte. Tout cela en espérant contribuer à un élargissement du débat sur la prolifération de la vidéosurveillance dans notre vie quotidienne.

« Autre pouvoir, autre savoir » : un cadre théorique.

Les activités de la police peuvent se décrire comme autant de déclinaisons du regard.[4]

La société de discipline et le panoptisme

Dans Surveiller et punir, Michel Foucault analyse la naissance de nos sociétés modernes en s’appuyant sur ce qu’il appelle une « histoire politique du corps », c’est-à-dire sur la façon dont est perçu et traité le corps du sujet par le pouvoir à travers les siècles. Projet de large portée, il n’est retenu ici qu’un des aspects de l’analyse foucaldienne, à savoir le « dispositif disciplinaire » dans son rapport avec le principe visuel du « panoptisme »[5].

Des chaînes physiques aux chaînes psychiques

Si le Moyen Age a connu l’enquête ecclésiastique, l’Inquisition, comme procédure juridique, le supplice comme châtiment et le cachot comme forme architecturale de l’enfermement, les XVIIe et XVIIIe siècles marquent, selon Foucault, l’émergence de la « discipline »[6]. Nouvelle « anatomie du pouvoir »[7], elle repose sur l’idée d’un exercice plus souple, plus transparent, plus efficace également, du pouvoir.

Cette évolution va de pair avec un changement des procédés : l’examen remplace l’Inquisition, la « mise en observation »[8] le supplice et le panopticon le cachot. Entièrement développée au XIXe siècle, la « société de discipline » ôte ainsi les chaînes aux « criminels » et les expose à la lumière de la raison. Elle tend à substituer l’autocontrôle, la « maîtrise de soi », à la punition physique et à la contrainte extérieure des corps indociles. Comme le dit Foucault :

« Les ‘Lumières’ qui ont découvert les libertés ont aussi inventé les disciplines »[9]

Pour illustrer ce changement, arrêtons-nous un moment sur la description du panopticon.

Le panopticon

La société de discipline trouve dans le panopticon sa représentation architecturale, dans le panoptisme la fonction généralisable d’une politique du regard.[10]

Comment fonctionne le panopticon ? Il s’agit d’un bâtiment rond, en forme d’anneau au milieu duquel se trouve une tour. La construction des fenêtres des cellules dans l’anneau est réalisée de sorte que la lumière extérieure mette les détenus (ou les ouvriers) à contre-jour ; le gardien, quant à lui, a une vue panoramique de l’ensemble, de ce théâtre d’ombres, tout en restant caché, à l’intérieur de la tour.

La première caractéristique du panoptisme est donc l’omnipotence du regard du gardien : un regard auquel nous n’échappons pas, et, c’est sa deuxième caractéristique, auquel nous ne pouvons répondre.

Le panoptique est une machine à dissocier le couple voir–être vu : dans l’anneau périphérique on est totalement vu, sans jamais voir ; dans la tour centrale, on voit tout, sans être jamais vu.[11]

A la limite, on n’a même plus en permanence besoin d’un gardien dans la tour, car les sujets ne savent jamais s’ils sont observés ou pas à un moment donné.

[…] Bentham a posé le principe que le pouvoir devait être visible et invérifiable. Visible : sans cesse le détenu aura devant les yeux la haute silhouette de la tour centrale d’où il est épié. Invérifiable : le détenu ne doit jamais savoir s’il est actuellement regardé ; mais il doit être sûr qu’il peut toujours l’être.[12]

D’où la possibilité d’une légèreté relative de l’architecture. Le panoptisme repose ainsi sur une logique aujourd’hui devenue proverbe ; « Souriez, vous êtes filmés ! », dirait-il aux sujets si cela n’était pas anarchronique.

La logique du panoptisme entraîne le souci permanent de faire naître l’autocontrôle dans le sujet, vu que la « maîtrise de soi » constitue, sur le plan socio-psychologique, la condition nécessaire au fonctionnement doux du dispositif, et, par extension, au fonctionnement même de la société de discipline.[13] La troisième caractéristique du panoptisme, l’intériorisation du pouvoir, est alors à la fois l’effet le plus inquiétant, le plus puissant, mais aussi le plus fragile du dispositif.

(De là,) l’effet majeur du Panoptique : induire chez le détenu un état conscient et permanent de visibilité qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir. Faire que la surveillance soit permanente dans ses effets, même si elle est discontinue dans son action ; que la perfection du pouvoir tende à rendre inutile l’actualité de son exercice[…][14]

Planche 1 : Prison de Stateville, Etats-Unis.
(Tirée de Foucault (Michel), Surveiller et punir, op. cit.)

Le panoptisme aujourd’hui

Afin d’esquisser l’usage qui est fait du panoptisme aujourd’hui, il convient de détacher les principes de cette politique du regard de sa forme initiale historique qu’est le panopticon. Une telle scission analytique permet de retrouver la logique du panoptisme « hors-murs » des prisons, des « asiles d’aliénés » ou des usines du XIXe siècle. Même s’il est toujours hasardeux de transférer des notions qui relèvent d’une analyse historique contextualisée à un autre cadre, cette démarche me paraît justifiée ici dans la mesure où Foucault lui-même constate l’expansion du schéma panoptique dans la société :

Le schéma panoptique, sans s’effacer ni perdre aucune de ses propriétés, est destiné à se diffuser dans le corps social ; il a pour vocation d’y devenir une fonction généralisée.[15]

Si l’on cherche alors, dans notre vie quotidienne, à repérer des dispositifs qui remplissent les trois caractères mentionnés ci-dessus (omniprésence, flux d’information unidirectionnel, autocontrôle du sujet), la découverte de la vidéosurveillance étonne peu. Elle peut être comprise, dans certaines de ces formes, comme étant le prolongement de l’organisation panoptique dans la ville. Ce qui caractérisait, jadis, seulement les lieux de l’enfermement, tend à se répandre dans l’espace public.

Cette prolifération de dispositifs panoptiques dans la ville donne lieu à au moins deux voies d’interprétation : il semble judicieux de les suivre l’une après l’autre.

Les dispositifs de prévention

Foucault, en suivant Bentham, a souligné l’importance de la conscience d’être surveillé dans la formation de « l’individu disciplinaire ».

Celui qui est soumis à un champ de visibilité, et qui le sait, reprend à son compte les contraintes du pouvoir ; il les fait jouer spontanément sur lui-même ; il inscrit en soi le rapport de pouvoir dans lequel il joue simultanément les deux rôles ; il devient le principe de son propre assujettissement.[16]

Pour le détenu, le panopticon est un lieu d’apprentissage, d’auto-inscription d’un comportement social souhaité, à défaut de refuge. Cette formation s’exerce sous le regard du public, ayant eu le droit (dans la conception de Bentham) de visiter les lieux. Le but est de donner de la légitimité au dispositif par le biais de la transparence et, en même temps, de montrer son efficacité pour ainsi mettre en œuvre un effet de dissuasion.

On retrouve cette logique aujourd’hui dans les systèmes de vidéosurveillance qu’André Vitalis a appelé les dispositifs de prévention[17] : les caméras immédiatement branchés à des écrans installés au-dessous, comme nous en trouvons dans les gares ou les supermarchés, en sont l’illustration classique. Ce type de vidéosurveillance est souvent accompagné d’un affichage conséquent de panneaux indiquant aux individus qu’ils sont surveillés. Il en va de même pour l’installation de caméras factices : tout est organisé de sorte que la visibilité du dispositif soit maximalisée.

Ce sont ces formes-là qui sont mises en avant dans le discours politique : une analyse de discours sur la vidéosurveillance montrerait l’accumulation du vocabulaire relatif à ce type de surveillance : on souligne la transparence de la procédure, la nécessité d’informer les citoyens, les effets souhaités de prévention et de dissuasion. Tandis que le discours politique reste alors, pour l’heure, dans le sillage benthamien, une autre voie d’interprétation paraît néanmoins pensable.

La société de contrôle

On peut aborder sous un angle différent la prolifération des techniques panoptiques dans la ville. La question est de savoir si l’élargissement de la surveillance dans l’espace public relève encore, dans tous les cas, de la logique décrite par Foucault comme étant celle de la société de discipline.

En s’appuyant sur l’œuvre tardive de Foucault ainsi que sur son prolongement dans la pensée de Gilles Deleuze, on pourrait avancer l’hypothèse que nous assistons aujourd’hui au chevauchement de deux types de sociétés : la société de discipline avec la logique de la rationalisation, de la ségrégation de l’espace, de l’enfermement et de l’intériorisation du pouvoir est progressivement remplacée par ce que Deleuze appelle une société de contrôle.

Des individus enfermés aux « dividus » sous contrôle continu

Concept ne constituant qu’une ébauche par rapport aux théories plus complexes sur la « société de discipline », la notion de « contrôle » répond à l’observation d’un changement graduel dans la constitution du pouvoir. Ce changement est marqué par la crise des milieux d’enferment (hôpitaux, prisons, écoles, usines) et par l’essor des techniques de stockage des données qui permettent le repérage d’un individu dans l’espace.

Deleuze va distinguer l’individu disciplinaire, identifié par sa signature et un numéro (son matricule), du « dividu »[18], identifié par une chiffre. Ce « dividu » est à comprendre comme un agrégat de données numériques, collectionnées à son insu et stockées dans le but de comprendre et de prévoir son comportement. Dans une société de contrôle, peu importe ce que chaque « dividu »-consommateur pense dans son for intérieur : les techniques du pouvoir ne visent plus, préventivement, chaque individu, afin d’en faire un « l’individu disciplinaire ». Il s’agit bien plus d’un « passage au crible », une estimation du risque qu’un « dividu » donné constitue pour son environnement.[19]

Le chiffre est un mot de passe, tandis que les sociétés disciplinaires sont réglées par des mots d'ordre (aussi bien du point de vue de l'intégration que de la résistance). Le langage numérique du contrôle est fait de chiffres, qui marquent l'accès à l'information, ou le rejet.

La société de contrôle pousse le processus de traitement de données point au qu’il devienne un de ces traits caractéristiques : la démarche est anonyme et opaque, elle peut déboucher sur une action, une intervention ponctuelle à caractère répressif.

Deleuze ancre le concept d’une société de contrôle dans une réflexion sur la « mutation du capitalisme », un capitalisme dans lequel, « le service de vente est devenu le centre et ‘l’âme’ de l’entreprise »[20]. Rejoignant ainsi les théories sur le capitalisme tardif avec l’idée de production d’une plus-value basée sur le service et le monde vécu (Lebenswelt) d’une marque, Deleuze lance au moins une piste (hasardeuse mais séduisante) qui permet de tisser un lien entre la gestion politique de la ville, la politique du regard et l’histoire politique du corps. Le cas du quartier attractif qu’est devenu le Vieux-Lyon pourrait en fournir un bon exemple si la démonstration ne dépassait pas le cadre des possibilités de cet article.

Les dispositifs de répression

La vidéosurveillance dans l’espace public obéit déjà à la logique de contrôle, les formes qui visent la dissuasion n’étant peut-être qu’un stade de transition, l’épiphénomène de la pensée benthamienne, elle-même en voie de disparition. Le mode de vidéosurveillance qui convient mieux à une société de contrôle est le dispositif de répression.

Comme nous l’avons déjà vu, les dispositifs de répression ne s’intéressent pas à l’intériorisation des normes de comportement au sein des individus mais poursuivent simplement ex post les transgressions. L’organisation technique des dispositifs correspond à cette logique, André Vitalis la résume comme constituant

un mécanisme abstrait, distant, dépersonnalisé, automatique, bureaucratique, et en grande partie invisible et incompréhensible […][21]

Ces dispositifs sont souvent cachés, les panneaux d’information étant réduits au minimum requis par la loi. L’installation de caméras factices et l’information des citoyens (et des suspects) par une campagne publicitaire n’a plus de sens dans cette logique.

Centrés autour de l’idée d’identification d’un individu à partir de son image, les dispositifs de répression ont besoin d’un équipement technique performant : le zoom et l’organisation de caméras en réseaux permettent de « traquer » un individu, de collectionner des données sans être obligé d’être physiquement présent dans l’espace public. Le principe de l’ouverture dans la société, cher au panoptisme avec sa logique de dissuasion, est abandonné dans les dispositifs de répression au profit de cette idée plus ancienne qu’est la « chambre noire ». La « salle d’exploitation », dénomination déjà ambiguë en soi, n’est-elle pas une « machine à voir »[22] dans sa forme moderne ?

Ce que Foucault écrivait sur les sociétés de discipline semble d’autant plus vrai au moment où le seuil vers une société de contrôle est franchi :

[Chacun] est vu, mais il ne voit pas ; objet d’une information, jamais sujet d’une communication.[23]

* * *

Nous avons vu deux types de politiques du regard, coexistant pour l’heure dans nos sociétés contemporaines. Cette distinction a donné lieu à deux types de dispositifs de vidéosurveillance, que l’on pourrait résumer comme suit :

Dispositif de prévention

Dispositif de répression

Paradigme : société de discipline

Paradigme : société de contrôle

« Souriez, vous êtes filmés » :
Panneaux, affiches

Tendance à dissimuler le dispositif

Un pouvoir visible et invérifiable

Un pouvoir anonyme, invisible, qui collecte des informations

Eviter l’actualité de l’exercice du pouvoir

Intervention a posteriori

Manipulation de la population

Coercition vis-à-vis du déviant

 

Il ne s’agit pas ici de tirer des conclusions, voire d’oser des pronostics concernant la portée de ces exemples. Nous allons nous en tenir à une citation de Deleuze avant d’analyser le cas du Vieux-Lyon à la lumière du cadre théorique développé ci-dessus.

L'étude socio-technique des mécanismes de contrôle, saisis à leur aurore, devrait être catégorielle et décrire ce qui est déjà en train de s'installer à la place des milieux d'enfermement disciplinaires, dont tout le monde annonce la crise. Il se peut que de vieux moyens, empruntés aux anciennes sociétés de souveraineté, reviennent sur scène, mais avec les adaptations nécessaires.[24]

Le Vieux-Lyon

Après avoir posé les prémisses théoriques, nous allons nous pencher sur le cas de la vidéosurveillance dans le Vieux-Lyon. Au préalable, un bref avertissement méthodologique va de soi : tout comme chaque bout du « réel » faisant objet d’un traitement intellectuel, l’explication passe par un filtre théorique qui réduit la complexité des phénomènes afin de les rendre intelligibles. Ainsi, le cas du Vieux-Lyon se montrera plus limpide qu’il n’est, d’autant plus que les remarques formulées resteront aussi cursives que provisoires[25].

Le quartier

Le Vieux-Lyon, quartier Renaissance de la ville, est un quartier étroit, sombre, et par conséquent, difficile à surveiller. L’organisation de l’espace répondait aux besoins de la soierie, source de richesse de la ville pendant des siècles. Ainsi, on trouve entre les ruelles du Vieux-Lyon les fameuses traboules, permettant aux ouvriers de la soie et aux riverains de transambulare plus facilement les immeubles. L’invention fut également très utile pendant les insurrections et pendant la Résistance. Les traboules facilitent un mode de déplacement dans l’espace public qui va à l’encontre d’une politique du regard dont les boulevards haussmanniens sont une belle illustration.

Aujourd’hui, les causes de l’animation dans le quartier ont évidemment changées, mais (ou parce que) les immeubles sont restés les mêmes. Placés au patrimoine mondial de l’Unesco, les trois cents bâtiments qui forment aujourd’hui l’ensemble architectural du Vieux-Lyon, sont devenus un enjeu majeur pour le tourisme dans la région. L’activité économique y étant constante et considérable, les rues situées entre Saint-Georges et Saint-Paul ont connu un intérêt croissant de la part de la politique locale. On a donc décidé de protéger ce trésor par la mise en place d’un des dispositifs de vidéosurveillance les plus importants de France.

Il faut savoir que « le Vieux-Lyon n’est pas a priori un site hautement criminogène »[26], il n’est qu’un quartier attractif : pour les jeunes lyonnais, pour les saltimbanques, les mendiants et, surtout, pour les touristes. La légitimation de l’installation des caméras passe alors par le biais du tourisme ; Jean-Louis Touraine, premier adjoint au maire de Lyon, affirme :

Dans une zone touristique comme le Vieux-Lyon, si l’on veut réserver un bon accueil aux personnes venant de l’extérieur et donner une bonne image à l’ensemble de notre ville, il faut qu’il y ait une sécurité bien assurée.[27]

Pour comprendre comment on « assure » la sécurité, il convient d’analyser de plus près le dispositif et ses visées.

Le dispositif de vidéosurveillance

Le plan de l’implantation de la vidéosurveillance, mis en œuvre en plusieurs étapes depuis 2004, prévoit une quarantaine de caméras publiques dans le Vieux-Lyon. Chacune d’elles permet de zoomer à cent mètres près et peut faire des rotations à 360°. L’objectif est caché derrière une boule de verre, on ignore donc dans quelle direction pointe la caméra.

Les caméras sont reliées entre elles, branchées au réseau central du CSUL[28], la salle d’exploitation pour toutes les images qui viennent du réseau des environ 150 caméras publiques dans Lyon. Centre ouvert 24 heures sur 24, le CSUL est géré par des agents municipaux qui visionnent les images et informent la police (municipale ou nationale) s’ils croient avoir remarqué quelque chose de « suspect ». Mais dans la plupart des cas, le dispositif est utilisé ex post pour prouver et reconstruire un délit à l’aide des enregistrements qui sont conservés pendant une semaine avant d’être effacés automatiquement s’ils ne sont pas utilisés pour une investigation.

Planche 2 : Position des caméras dans le Vieux-Lyon
(Source : Association « Non à Big Brother », Lyon)

Essai d’un rangement dans le cadre théorique

On retrouve dans l’application qui est faite de la vidéosurveillance dans le Vieux-Lyon quelques éléments qui ont été développés dans la partie théorique de cet article.

Dans un premier temps, il faut noter qu’il s’agit bien d’un prolongement du regard panoptique dans la ville : on a affaire à un dispositif de caméras en réseau qui permet, en théorie, de suivre le trajet des personnes dans le quartier  sans qu’elles aient, quant à elles, des informations sur leurs observateurs. Mais, il faut également marquer les ruptures qui s’opèrent par rapport au panopticon qui font que l’on va interpréter la vidéosurveillance dans le Vieux-Lyon comme un dispositif de répression appartenant à une société de contrôle.

Il y a, d’abord et surtout, l’invisibilité du dispositif : très peu de panneaux, affichés souvent discrètement et seulement aux bords de la zone surveillée annoncent les caméras qui, de par leur forme cylindrique, ressemblent à des lampadaires. Aussi, la salle d’exploitation, tout comme une « tour » de panopticon, reste à huis clos, une chambre noire dont les citoyens ignorent l’équipement technique et la façon dont sont traitées les données reçues.

Planche 3 : Caméra dans le Vieux-Lyon (photo: Marius Flucht)

Il semble alors, contrairement au discours de la politique communale sur la vidéosurveillance, que la dissuasion classique ne figure pas au centre du projet. Il s’agit plutôt d’un compromis entre trois logiques : la vieille logique politique de dissuasion qui vise à accroître le sentiment de sécurité et de l’auto-contrôle des individus (paradigme de la société de discipline), la logique politico-économique de préservation de « la paix commerciale »[29] qui trie les « dividus » de loin pour estimer le risque qu’ils constituent, sans que le flux soit perturbé (paradigme de la société de contrôle), et la logique juridico-institutionelle qui s’impose comme cadre limitant le champs de l’action par rapport à la tradition (ici : lois relatives à la personne, directives architecturales relatives à la protection du patrimoine mondial).

Si bien qu’encore tiraillé entre ces trois logiques-là, le cas de l’implantation de la vidéosurveillance dans le Vieux-Lyon est déjà profondément marqué par la mainmise de la société de contrôle : on n’attend plus d’un « consommateur-dividu » qu’il se confesse, qu’il fasse preuve de l’intériorisation des disciplines auprès d’un pouvoir identifiable mais qu’il soit lui-même, comme les autres. L’intervention, elle, ne se produit qu’en cas de transgression, ponctuelle, discrète, de loin.

 

Contre l’inflation de la pensée sécuritaire, il fallait défendre l’autodétermination informationnelle de l’individu ; dans les mots de la pensée politique classique, il fallait défendre le droit d’aller et de venir librement dans un espace public.

Bibliographie

Cadre théorique de l’article

Cameron (Heather), « CCTV and (In)dividuation », Surveillance & Society, CCTV Special, n° 2(2/3) 2004, p. 136-144. (cf. http://www.surveillance-and-society.org/cctv.htm; 27.2.2005)

Deleuze (Gilles), « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », L 'autre journal, n°1, mai 1990.

Foucault (Michel), Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975.

Jay (Martin), Downcast Eyes: The Denigration of Vision in Twentieth Century French Thought, Berkeley, University of California, 1993.

Vitalis (André), « Le regard omniprésent de la vidéosurveillance », Le Monde diplomatique, mars 1998, p. 26-27.

Réflexions et études de cas sur la vidéosurveillance

Cusson (Maurice), « La vidéosurveillance : les raisons de ses succès et de ses échecs », intervention lors du XIIIe Congrès mondial de criminologie, Rio de Janeiro, 10-16 août 2003.

Duclos (Denis), « La vie privée traquée par les technologies », Le Monde diplomatique, Août 1999, p. 16-17.

Duclos (Denis), « Qui a peur de Big Brother ? », Le Monde diplomatique, septembre 2004, p. 4.

Heilmann (Eric) et Vitalis (André), « La vidéosurveillance : un moyen de contrôle à surveiller », Le Courrier du CNRS, n° 82, mai 1996, p.47-49.

Martinais (Emmanuel) et Bétin (Christophe), « Social Aspects of CCTV in France : the Case of the City Centre of Lyons », Surveillance & Society, CCTV Special, n° 2 (2/3) 2004, p. 361-375. (cf. http://www.surveillance-and-society.org/cctv.htm; 27.2.2005)

Ocqueteau (Frédéric) et Pottier (Marie-Lys), « Gestion de l’insécurité dans un centre commercial : les leçons de l’observation », Les cahiers de la sécurité intérieure, n° 21, 3ème trimestre 1995, p. 60-74.

Presse nationale et régionale consultée (cf. annexe)

Le Monde

Le Figaro (Lyon)

Le Progrès (Lyon)

Lyon Capitale (Lyon)

Le Monde diplomatique (cf. supra)

Principales sources d’internet consultées



[1] Ceci n’étant pas le sujet de cet article, il est toutefois intéressant de souligner que la plupart des évaluations scientifiques n’accordent à la vidéosurveillance l’effet désiré que dans des conditions très spécifiques. Pour simplifier, on pourrait résumer la chose ainsi : la vidéosurveillance est un succès dans les parkings comme mesure anti-vol et dans les lieux fermés si elle est combinée avec une intervention régulière ; elle se révèle plutôt être un échec sur la voie publique (si on prend comme critère d’évaluation la catégorie floue de la « sécurité »). Pour un résumé de ce débat pragmatique d’un point de vue criminologique, cf.

Cusson (Maurice), « La vidéosurveillance : les raisons de ses succès et de ses échecs », intervention lors du XIIIe Congrès mondial de criminologie, Rio de Janeiro, 10-16 août 2003.

[2] A Lyon, la contestation de la vidéosurveillance se borne, dans le champ des ONG et des associations, à un collectif libertaire « Non à Big Brother » et dont les actions ont gagné une certaine notoriété à l’échelle locale. Cf. l’entretien avec un militant du collectif en annexe (I).

[3] Extrait du débat du 30 juin 2003 au Conseil municipal sur la vidéosurveillance dans le Vieux-Lyon (document 2003/2786). Italiques par R.S.

[4] L’Heuillet, cité selon Cusson (Maurice), « La vidéosurveillance : les raisons de ses succès et de ses échecs », op. cit., p. 226

[5] Cette partie du texte s’appuie sur le chapitre sur «Le panoptisme » (partie III, chapitre III, pages 197-229) dans : Foucault (Michel), Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975.

[6] Ibid., p. 217

[7] Ibid., p. 217

[8] Ibid., p. 228

[9] Ibid., p. 224

[10] Rappelons-nous que le panopticon a été conçu par le philosophe utilitariste Jeremy Bentham à la fin du XVIIIe siècle afin de réformer, de rationaliser et d’humaniser les prisons et les usines.

[11] Foucault (Michel), Surveiller et punir, op. cit., p. 203. Italiques par R.S.

[12] Ibid., p. 203

[13] Pour détourner d’une manière cynique un idéaltype habermasien, on pourrait dire que ce qui l’emporte ici, c’est la contrainte du meilleur argument.

[14] Foucault (Michel), Surveiller et punir, op. cit., p. 202

[15] Ibid., p. 209

[16] Ibid., p. 204

[17] Vitalis (André), « Le regard omniprésent de la vidéosurveillance », Le Monde diplomatique, mars 1998, p. 26-27. Cet article fut le point de départ de mon analyse.

[18] Deleuze (Gilles), « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », L 'autre journal, n°1, mai 1990.

[19] « Societies of Control are not interested as much in the soul or what sins people have committed, but in behaviour and what future actions can be predicted. Deleuze shows how the processing of the internalized information has changed from confession to a priest to having your face or identity cards scanned for risk assessment as you pass unknowingly by. » Cameron (Heather), « CCTV and (In)dividuation », Surveillance & Society, CCTV Special, n° 2(2/3) 2004.

[20] Deleuze (Gilles), « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », op. cit.

[21] Vitalis (André), « Le regard omniprésent de la vidéosurveillance », op. cit.

[22] Foucault (Michel), Surveiller et punir, op. cit., p. 209

[23] Ibid., p. 202

[24] Deleuze (Gilles), « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », op. cit.

[25] Pour une description détaillée d’un dispositif de vidéosurveillance (à l’exemple de la Presqu’île de Lyon) cf. Martinais (Emmanuel) et Bétin (Christophe), « Social Aspects of CCTV in France : the Case of the City Centre of Lyons », Surveillance & Society, CCTV Special, n° 2 (2/3) 2004, p. 361-375.

[26] Tiré d’une étude de sécurité public, transmise aux élus du conseil municipal de Lyon, cité selon le discours de M. Tête au conseil municipal de Lyon, séance d’avril 2003.

[27] Cité selon l’article « le Vieux-Lyon sous surveillance », paru dans le Figaro (Lyon) du 12 février 2004 (cf. annexe II)

[28] Centre de supervision urbain de Lyon, situé sur la Presqu’île.

[29] Pour la notion, cf. Ocqueteau (Frédéric) et Pottier (Marie-Lys), « Gestion de l’insécurité dans un centre commercial : les leçons de l’observation », Les cahiers de la sécurité intérieure, n° 21, 3ème trimestre 1995.